À l’époque, l’histoire est belle et surtout très pratique pour Batumi, station balnéaire en plein boom sur la mer Noire. Xu vient d’arriver en Géorgie avec des promesses XXL. Un portrait élogieux publié par un média local, Primetime, le décrit comme un investisseur « né au Cambodge », si séduit par Batumi qu’il y aurait installé sa famille. Il est question d’un milliard de laris d’investissements — environ 370 millions de dollars — et d’un projet vitrine : Halcyon, deux tours futuristes ondulantes, terrasses et piscines sur les toits, censées redessiner la skyline et « revitaliser » le front de mer.
Sauf que, selon des documents publics et des jugements consultés par l’OCCRP et ses partenaires, « Thomas Xu » cacherait une autre identité : Hsu Ming-chin, ressortissant taïwanais condamné pour fabrication de méthamphétamine. Il aurait fui Taïwan en 2014 et serait toujours recherché. La police de trois pays le soupçonne aussi d’avoir financé une cargaison de drogue estimée à 364 millions de dollars, liée à un grand syndicat criminel asiatique — sans qu’il ait été inculpé pour ce volet, notamment en raison de l’absence de traité d’extradition entre Taïwan et le Cambodge, selon des éléments policiers cités par les journalistes.
Alors, que faisait-il réellement à Batumi ? Les récits médiatiques de l’époque et les communiqués contemporains montrent qu’il a bel et bien débarqué pour faire des affaires au nom de Lixin, et pas à petite échelle. En août 2021, sa société locale « Construction Company » achète 50 % du projet Halcyon pour 5,2 millions de dollars. Mais dès l’année suivante, changement de tempo : Xu commence à sortir son nom des actifs géorgiens — et à les transférer vers son frère aîné, Hsu Ming-chao, visage public de Lixin et directeur général.
Mais une ombre s’étend dans un rapport publié en avril 2025 par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, l’UNODC. Le rapport décrit un promoteur basé au Cambodge, baptisé « Business Group 2 » : une « grande entreprise criminelle » de la zone du Mékong, fondée par deux Taïwanais — dont l’un est recherché à Taïwan — puis étendue au Cambodge et, plus récemment, à la Géorgie. Plusieurs personnes impliquées dans la rédaction du rapport confirment aux journalistes, sous couvert d’anonymat, que ce « BG2 » renverrait à Lixin Group. Le groupe, lui, dit ignorer ce rapport et nie toute implication dans des jeux illégaux ou des cyberarnaques.
L’UNODC note aussi un détail parlant : l’investissement de millions de dollars dans un club de football géorgien, comme une stratégie pour renforcer une image « légitime » et une influence locale. Les avocats de Lixin répondent que le sponsoring a cessé, et vont jusqu’à nier que Xu ait été président d’honneur du club — malgré des photos et une vidéo de la cérémonie.
Reste le récit d’origine, plus brut. En 2009 à Taïwan, une tentative de fabrication de crystal meth tourne mal : une explosion dans un appartement, un ingénieur chimiste brûlé, et un laboratoire clandestin qui déménage plusieurs fois pour éviter la police. En 2012, Xu est condamné à 12 ans de prison pour soutien financier et fourniture de matières premières, plus huit ans supplémentaires pour vol, et une condamnation pour détention illégale liée à un enlèvement. Il perd son dernier recours fin 2013… puis s’enfuit sans purger sa peine. Quelques jours plus tard, des publications sur les réseaux sociaux le montrent déjà au Cambodge, devant les temples d’Angkor.
En Géorgie, l’histoire se complique encore : à Batumi, le projet Halcyon est enlisé dans un conflit commercial et des procédures judiciaires. Son partenaire, l’homme d’affaires turco-géorgien Galip Öztürk, a été condamné pour des infractions liées à la drogue en 2023. Il a été libéré après un accord avec les procureurs géorgiens en 2025, tandis qu’il reste recherché en Turquie après une condamnation pour meurtre en 2012.
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