« Celles qui portent l’Afrique » est un podcast de la Fondation de l’innovation pour la démocratie qui donne à entendre des récits de vie de féministes africaines. Au micro : Achille Mbembe et Sarah Marniesse, avec l’appui de Martin Serralta. Musique de Blick Bassy.
Penser depuis les marges, agir avec les autres — avec Sanae
Sanae a 25 ans. Elle est chercheuse, activiste, féministe décoloniale. Elle se définit d’abord comme africaine. Son engagement naît d’une colère intime, face aux injustices du quotidien : à l’école publique d’un quartier populaire, dans la famille, dans la rue. Très tôt, elle observe les inégalités d’accès à l’éducation, les humiliations linguistiques, le manque de ressources, les messages implicites qui disent à certaines qu’elles n’ont pas droit au monde.
En 2011, le mouvement des Printemps arabes au Maroc marque un tournant. Sa première manifestation ouvre un horizon collectif : la politique n’est plus abstraite, elle est vécue, partagée. Son féminisme se construit ensuite dans la lutte contre les violences sexuelles. Un blog, une lettre ouverte aux survivantes, puis un afflux de témoignages inattendu. De ces récits naît un cercle de parole, d’abord anonyme, puis incarné, qui devient un espace communautaire autonome. Une leçon fondatrice : on n’agit jamais seule, et chaque action engage une responsabilité envers le bien-être des autres.
Sa recherche prolonge ce fil rouge. Elle travaille sur les récits, les histoires orales, les mémoires marginalisées. Qui raconte l’histoire ? Quelles voix sont absentes ? Comment réécrire le passé pour transformer le présent ? Pour elle, le changement social ne peut être uniquement macro ou institutionnel. Il est émotionnel, subjectif, ancré dans l’interdépendance.
Vivre en France comme femme marocaine, immigrée et racisée reconfigure encore son féminisme. Il devient situé, mouvant, attentif aux tensions postcoloniales, aux luttes antiracistes, aux droits des migrant·es et des personnes queer. Son féminisme est intersectionnel, stratégique, collectif. Il ne cherche pas le consensus, mais l’écoute des marges et la construction de solidarités transnationales, notamment entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.
Pour Sanae, désespoir et impuissance sont des outils politiques puissants — et dangereux. On ne peut pas se permettre le luxe de l’abandon. La réponse, dit-elle, se trouve dans la communauté, dans l’éthique du care, dans la capacité à rêver ensemble.
Son rêve est radical : un monde sans injustice, où chacun·e mène une vie digne. Un projet peut-être infini, mais qui commence par une question simple et exigeante : qui n’est pas encore entendu, et comment recentrer les marges ?
Elle cite souvent Angela Davis comme ancrage politique et intellectuel : une pensée enracinée dans la communauté, capable de transformer la colère en action durable.
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